mercredi 27 août 2008

Toute sentinelle, tout veilleur a pour mission de s’appliquer à l’écoute de la Parole et de s’impliquer dans la prise de parole. Double responsabilité d’actualité comme jamais


Matthieu 18/15-20 ; Ezéchiel 33/7-9 ; Romains 13/8-10

Mes frères et sœurs, nous sommes invités à nous aimer les uns les autres. Et alors ? Ce n’est pas nouveau. On le sait. Eh bien, ce texte nous dit que c'est ici l'essentiel de la loi. Il nous faut nous aimer les uns les autres. Un point, c'est tout !

C'est tout ! Dans les deux sens qu'on peut donner à l'expression. C'est tout ! Il n’y a pas d'autres choses à rajouter. C'est suffisant. Il nous faut nous aimer les uns les autres, c'est tout ! Et aussi, c'est tout ! C'est-à-dire, cela contient tout, toute la loi. C'est un résumé qui récapitule toute la loi. Pour pouvoir être parfait, il suffit d'appliquer ce principe : Aimez-vous les uns les autres. Car, comme le rajoute Paul, l'amour, c'est l'accomplissement de la loi. L'amour sera le moteur de toutes nos actions, de toutes nos pensées. Et ainsi nous accomplirons la loi.

N'oublions pas ce rôle fondamental de l'amour, en considérant les textes du prophète Ezéchiel et de l'Evangile de Matthieu que nous venons de lire.
Le texte du prophète, justement, nous donne aussi un autre éclairage pour bien comprendre le passage de l'Evangile.
Ezéchiel est un prophète. Il vit à l'époque de la double déportation de 597 et de 587. On l'a emmené avec les autres. Il vit en Babylonie une partie au moins de son ministère. Le Seigneur lui précise quelle est sa vocation. Le Seigneur se sert d'une parabole. Ce sont les habitants d'une ville qui choisissent l'un des leurs pour monter sur une des tours du rempart. Cette sentinelle devra surveiller la campagne, pour voir si par hasard un ennemi s'approche. Si elle aperçoit une bande ennemie, elle devra sonner du cor pour avertir la population. La sentinelle est responsable. Si elle ne fait rien et si des habitants se font tuer, ce sera de sa faute. Mais ce sera la faute de tel ou tel, s'il entend le son du cor, s'il ne réagit pas et s'il se fait tuer.
Le prophète a deux choses à faire : écouter la Parole, puis avertir le peuple. Sa responsabilité est double : écouter la Parole, et avertir le peuple. L'un ne va pas sans l'autre. Il ne doit ni parler de lui-même ni taire la Parole entendue.
Cette histoire est quand même une sorte de parabole. Dieu ne dit pas qu'un guetteur est réellement nommé, il dit que cela pourrait arriver. Si ce n'est qu'une supposition, elle a un sens. Il s'agit d'une ville, avec ses habitants, avec ses chefs, ses magistrats et ses juges, comme le veut l'organisation de cette époque. Il s'agit donc d'une société.
La mission du prophète Ezéchiel consiste à porter la Parole de Dieu au cœur de la société. Car la Parole de Dieu ne concerne pas seulement la vie individuelle, la sphère privée ; elle concerne toute la vie, y compris la vie sociale, la sphère publique sous tous ses aspects. Un témoin de Jéhovah visitait un jour un chrétien. La conversation roulait sur le rôle public possible des chrétiens, sur leurs responsabilités. Mais le témoin de Jéhovah a répondu : "Les gouvernants prennent des décisions ; ils sont, eux, responsables. Pas nous".
Le Seigneur ne l'entend pas de cette oreille avec le prophète Ezéchiel. Nous aussi, l'Eglise et les chrétiens, nous sommes les porteurs de la Parole de Dieu. Nous avons pour mission, comme la sentinelle, de parler quand il y a du danger, quand certains comportements collectifs menacent la santé de la société. Le dérèglement des mœurs représente un danger de perversion de la société, un risque de désagrégation. Pensons, par exemple, à ce que l'extension du sida signifie. A l'origine, il y a un dévoiement de la sexualité, qui n'est plus vécue dans le cadre d'un amour vrai et d’une relation durable homologuée socialement par un mariage civil, mais comme un jeu où l’on ne cherche que le plaisir physique.
On pourrait citer d'autres domaines où la perversion devient la normale, où ce que Dieu a décidé est foulé aux pieds comme une morale bourgeoise périmée.
L'Eglise n'a-t-elle rien à dire devant ces transgressions du plan que Dieu propose à toute créature humaine ? Ne doit-elle pas parler, apporter une parole — la Parole de Dieu — qui sauve de la corruption et qui apporte la vie ? Ou bien allons-nous essayer de tirer notre épingle du jeu et laisser le monde aller à sa perte, physique et morale, sous prétexte de garder les mains pures ?
L'apôtre Paul, dans sa lettre aux chrétiens de Rome, leur recommande de se soumettre aux pouvoirs politiques et administratifs : l'empereur, les gouverneurs, les fonctionnaires. Parce que Dieu leur donne une mission à remplir. Mais s'ils la remplissent mal, nous avons à protester pour que la justice soit respectée et qu'elle soit rendue à toute la population. C'était le rôle d'Ezéchiel, c'est également le nôtre.
Et enfin, pour une meilleure compréhension du passage de Matthieu, il faut regarder où il se trouve dans l'Evangile. Il est situé entre la Brebis égarée et le Serviteur impitoyable. Deux messages de la grâce de Dieu, deux annonces du salut : la brebis perdue que l'on cherche et trouve, et celle du serviteur auquel la dette est remise. Ce dernier ne l'a pas compris (ou accepté) pour son malheur.
Nous voici donc face à ce texte, souvent compris comme un texte de discipline ecclésiastique. Quand quelque chose ne va pas, voilà la procédure à suivre. Je ne suis pas sûr que cela soit l'essentiel du texte. Nous allons essayer d'en tirer quelques principes pour nous et pour le fonctionnement de notre vie chrétienne personnelle et collective, individuelle et communautaire.
Revenons d'abord sur ce personnage, qui intervient dans les deux passages du prophète et de l'Evangile : celui qui est chargé d'intervenir, le veilleur, la sentinelle, le prophète, le disciple qui est aussi veilleur et prophète. Il est d'abord quelqu'un qui écoute. Il est celui dont l'attention est tournée vers Dieu, vers sa Parole. Il est celui qui en tire des richesses, des choses anciennes et nouvelles. Il en tire sa compréhension du monde et de lui-même et des autres. Toutes ses pensées, toutes ses actions, toutes ses paroles sont éclairées par cette Parole. S'il ne l'écoute pas, s'il ne va pas la chercher, il n'en bénéficiera pas non plus. Et alors, ses pensées, ses paroles, ses actes ne seront plus tout à fait conformes à cette Parole. Il n'est possible d'avertir au nom de Dieu, que si l’on sait ce que Dieu dit. Il n'est pas possible d'avertir avec ce qui nous passe par la tête, avec nos propres idées, ou celles d'un autre qui pourraient nous paraître bonnes.
Il est aussi celui qui intervient. Il n'est pas le simple spectateur, qui voyant ce qui se passe, regarde ; il n'est pas un badaud. Il n'est pas le curieux derrière sa fenêtre. Il n'est pas non plus le moqueur, le médisant. Il n'est pas celui qui chante ce qu'il a vu et compris sur les toits. Il est celui qui intervient, qui agit. Il n'est pas celui qui ne voit rien, celui qui n'est pas concerné, celui qui n'en a rien à faire. Il est celui qui intervient, celui qui s'implique.
Il reçoit un message à transmettre, il a quelqu'un à voir. A qui s'adresse-t-il ? Le prophète s'adressait au peuple. Le disciple s'adresse à un frère. Il ne s'agit pas ici d'un avertissement extérieur. Il s'agit d'un avertissement à quelqu'un du cercle de l'Eglise, de la communauté que forment les disciples. Il s'agit autant du sort d'un frère que du sort de tout le groupe. Et quel est donc ce message ? Certainement pas un message de jugement ni de condamnation définitive. Il s'agit toujours de laisser une chance, de donner une chance. Il s'agit d'un message d'avertissement, mais certainement pas de rejet. C'est un appel à l'honnêteté envers soi, à l'acceptation du regard de Dieu, à l'acceptation de son analyse de la situation. La parole de Dieu dit avec insistance : Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur.
Il s'agit là d'un message de salut. C'est un appel à sortir du cercle infernal du péché, qui empêche d’être heureux. C'est un cri d'amour :
Reviens ! Si Dieu, par la voix du prophète, par la voix d'un autre disciple, ne parlait pas, n'appelait pas, alors son amour ne se manifesterait pas ici-bas. C'est pour cela que ce qui est dit au prophète sur son éventuel silence est si grave. La grâce de Dieu est là. Pour celui qui s'écarte, elle reste là. Elle attend, elle appelle. Serons-nous sa voix ? Tout message de Dieu est message de grâce, message de salut, message de délivrance. Le péché, c’est ce qui empêche de marcher debout en homme libre. Or il s'agit de sortir de cette logique infernale du péché et surtout de ne pas s'y laisser enfermer. Il s’agit de délivrer le message qui délivre et manifeste l'amour de Dieu.
Si nous ne nous aimions pas les uns les autres, si nous n'avions pas à nous aimer les uns les autres, nous n'aurions pas à nous soucier des autres. Nous pourrions nous occuper de notre petit salut personnel, chacun dans notre coin et rester indifférent au sort d’autrui.
Mais voilà, l'amour de Dieu exige de notre part l'amour des frères (et des sœurs). Il exige aussi l'écoute de sa Parole. Il n'est donc pas possible de laisser un frère, une sœur, manquer la cible à longueur d’années, - pour le dire encore autrement, le ou la laisser pécher. Pécher, c’est rater la cible, c’est sortir du chemin. Il ne faut pas laisser filer mon frère et ma soeur à côté de la grâce, à côté de l'amour de Dieu. Il faut tout faire pour le ou la gagner, sinon regagner.
Par ailleurs, intervenir, c'est aussi manifester l'espérance de Dieu, c’est compter sur Lui pour que notre intervention porte du fruit. Tout est possible pour celui qui croit ; il n’est pas exclu que l’intéressé se pose des questions et revienne. Tout est possible et rien n’est définitivement joué, aussi vaut-il la peine d’essayer ! Il n’est jamais trop tard. Il n’y a pas d’âge pour revenir au Seigneur ni découvrir sa tendresse. En sommes-nous convaincus ?
Faut-il intervenir pour notifier une sentence, du genre, t’es fichu... ? Ah la belle affaire ! Est-ce un moyen de se justifier personnellement ? Non, non et non.
Il s'agit ici d'espérer. Il s'agit ici de "gagner un frère" dans l’espoir qu’il réponde à l’appel. Sans espérance, il n’y aurait pas de salut possible, sans espérance, il n’y aurait pas d'annonce véritable et efficace du salut.
Mais alors, qu’arrive-t-il en cas de refus ? En cas d'endurcissement ?
Nous en connaissons tous : des amis font des choix qui les mettent plus ou moins vite au ban de la communion fraternelle, se mettent eux-mêmes en dehors de l’église parfois durablement, pour des années. Cela produit ce qu’on appelle dans le jargon ecclésiastique les distanciés : ces gens ne mettent plus les pieds dans une église, sinon à de très rares exceptions, dans les grandes occasions (baptêmes, culte de clôture du KT, mariage et enterrement). Ces personnes peuvent toujours rester enregistrées dans nos registres d’église, mais elles ne sont plus en contact régulier avec la communauté des croyants, car pour la plupart d’entre elles, elles ont aussi déserté le terrain de la foi et cèdent aux sirènes du doute et du scepticisme.
Faut-il les rejeter pour autant ? Bien au contraire : ces personnes feront de notre part l’objet d’une attention et d’un amour préférentiels. Dans notre église, nous formerons à la rentrée une équipe pour tenter de regagner par petites touches les plus distanciés de l’église et de les rapprocher et de nous, et du Seigneur, qu’ils ont mis en quelque sorte sur la touche. Ces personnes éloignées seront comme des personnes à évangéliser à nouveau. Ce n’est pas parce que ces personnes se sont mises au-dehors que les portes de l’église leur sont pour autant fermées. Nos portes d’église, les portes de nos coeurs leur restent ouverts, parce que la porte du Seigneur leur est toujours encore ouverte.
Si nous aimons vraiment ce frère (ou cette sœur), est-ce que nous irions simplement lui dire : je ne veux plus te voir ou ça ne me fait rien que tu ne viennes plus à l’église: non, si nous l’aimons vraiment, nous espérons jusqu’au bout un revirement de sa part, nous espérerons son retour en grâce. Nous croyons à la grâce de Dieu, à son amour. Et parce que nous croyons à la grâce de Dieu et à son amour, nous sommes portés par notre espérance, et c'est pour cela qu'éclairés par la Parole, nous pourrons porter ce message d'amour et d'espérance. Et sans doute serons-nous soulagés d’apprendre que l’un ou l’autre frère et sœur éloigné (e) de Dieu et de nous retrouve bientôt les chemins de la grâce de Dieu. Qui sait ?
Nous serions mal inspirés de murmurer comme Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9) Nous serions mieux inspirés à discerner la voix du Seigneur qui nous répond : « Ne te l’ai-je confié ? Comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux que j’aime ? Ne vois-tu pas que je fais lever le soleil sur les méchants comme sur les bons, et tomber la pluie sur les injustes comme sur les justes ? » (cf. Mt 5,45).
16 Si quelqu'un voit son frère commettre un péché qui ne mène pas à la mort, qu'il prie pour ce frère et Dieu lui donnera la vie. (1J 4)
Pour résumer, mes frères et sœurs, nous avons une responsabilité. Une double responsabilité. Dans l'évangile de Matthieu, Jésus nous montre que nous sommes responsables d'aider à s'en sortir le frère qui s’éloigne de Lui et de ses frères, pour qu'il réapprenne une vie en harmonie avec sa foi. Et sans doute devons-nous exercer une semblable vigilance envers quelqu'un qui n'est pas membre d'une église pour tenter de le gagner au Christ. De son côté, le prophète Ezéchiel nous fait voir, dans sa personne et dans sa vocation, que nous avons une responsabilité sociale et même une responsabilité politique : celle de parler haut et fort pour combattre le mal. Les chrétiens et l'Eglise doivent parler ; sinon, nous sommes infidèles à notre vocation. Et nous perdons notre force de témoins, comme le muscle qui ne fonctionne pas s'atrophie.
Le danger de repli sur soi est toujours présent. Le danger de se désintéresser du voisin ou de ce qui se passe à l'extérieur de nos murs. Notre vocation de chrétiens et d'Eglise consiste à travailler à annoncer le salut aux individus et à la société. Pas nous tout seuls, bien sûr, mais avec la puissance de Dieu qui travaille par nous.
amen

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